09/05/2016

NOTE A MICHEL HOUELLEBECQ

NOTE A MICHEL HOUELLEBECQ


J'ai siroté votre dernier livre. Il se boit bien. Des copains de l'Olympe m'avaient pourtant mis en garde. Des esthètes, des précieux, Apollon à leur tête, tous les sobres et les pudibonds de la fratrie céleste. «Fais gaffe, Bacchus, c'est de la piquette; du gros rouge qui attaque, du vitriol, il va te flanquer la gueule de bois …».


Même pas peur! Je l'ai sifflé en deux temps trois mouvements. J'aurais même fait cul-sec si je n'avais pas été freiné dans mon élan par tout le barouf politique qui encombre ses pages et ses palettes et qui, je trouve, nuit un peu à sa consommation.



J'ai siroté votre dernier livre. Il se boit bien.



Les affaires politiques des humains, ce n'est pas mon truc. Je suis le dieu de la danse, de la fête, de la musique. Je veux provoquer des rires, faire résonner trompettes et cymbales, brouiller les esprits dans l'allégresse et exciter les corps jusqu'au délire. Vos galimatias politiques m'assomment. Vos disputes religieuses sont mortelles même pour nous autres Immortels. Vos débats raisonneurs nous pétrifient d'ennui. Du sexe, du vin, de la poésie, voilà mon programme électoral!


Heureusement, toute la politique dont il est question dans la cuvée «Soumission» n'est qu'un dépôt dans le fond du verre. Le vrai sujet de votre livre n'est ni l'islam, ni l'extrême-droite, ce n'est pas plus le président Ben Abbes que le Béarnais François Bayrou, encore moins Joris Karl Huysmans et pas davantage la France. Le vrai sujet, c'est moi. La vigne. Le divin nectar. Le paradis bachique.



Le vrai sujet de votre livre, c'est moi. La vigne. Le divin nectar. Le paradis bachique.



A peine avais-je lapé quelques lignes de votre ouvrage que j'ai senti descendre dans mon gosier la chaleur réconfortante. Le pinard y est roi. J'en ai bu de toutes sortes avec votre héros, cet universitaire traîne-savate, lubrique et surtout admirablement pochetron. Du blanc, du rouge, du champagne! Muscadet, Rully, Châteauneuf-du-Pape, Cahors, Sauternes! Et même un «excellent Meursault» partagé avec le nouveau président musulman de la Sorbonne. Mais aussi un Irouléguy blanc! Et du vin rouge libanais! Ne manque que du rosé. Qu'est-ce que vous avez contre le rosé? Et aussi pas de vin de messe alors même que votre héros fait une retraite chez des moines et qu'il aurait dû en profiter, au moins, pour dévaliser leurs celliers.


«Soumission», c'est la Foire aux vins. Le catalogue Nicolas. Du pif à gogo. La France en tonneaux. Mais pas seulement. Vous êtes œcuménique et vous savez faire bon accueil à toutes les sensibilités: j'ai donc aussi sifflé avec votre héros du whisky, du bourbon, du porto, de la bière, du bas-armagnac, du rhum, du Martini, de l'alcool de poire, de la boukha, du calvados!



«Soumission», c'est la Foire aux vins. Le catalogue Nicolas. Du pif à gogo.



Je ne vous félicite pas d'avoir fait acheter par votre héros une bière sans alcool sur une station-service. Quelle idée! Un coupable moment de faiblesse. Par contre, chapeau bas pour l'avoir fait naître à Maison-Laffitte (ça nous rappelle Château-Laffitte) et pour avoir imaginé son séjour dans une petite ville du Sud-Ouest nommée Martel. Les esprits grossiers croiront y voir un clin d'œil appuyé et con à Charles Martel. Mais moi, Dionysos, père des chaix, des fûts et des barriques, je sais bien que c'est en réalité un hommage au cognac Martell.


J'ai savouré votre œuvre jusqu'à la dernière goutte. Tant de prévenance à mon égard! Tant de mots doux envers le dieu du vin et ses disciples! Tant de talent pour célébrer les fruits de mes vignes et de mes alambics! Cela fait chaud au cœur…



Par son style simple, sans chichis, accessible à tous les palais, plutôt «cheap» sur le plan de la vinification prosodique, il évoque plutôt un honorable vin de producteur ou un beaujolais nouveau.



Et ce qui m'émeut le plus, c'est que vous n'en êtes pas à votre coup d'essai. Toute votre vie d'écrivain témoigne en ma faveur. «La carte des vins et le territoire», «Extension du domaine de la butte» (un bon petit domaine des pays de Loire), «La possibilité du vin du Nil», «Configuration du dernier virage après le dernier verre»… 


Bien sûr, mon collègue Apollon -encore lui- dirait que «Soumission» est bien loin sur le plan littéraire d'un Cheval-Blanc ou d'un Yquem. Et alors? Par son style simple, sans chichis, accessible à tous les palais, plutôt «cheap» sur le plan de la vinification prosodique, il évoque plutôt un honorable vin de producteur ou un beaujolais nouveau. Un peu raboteux aussi comme un Sidi Brahim. Mais excellent en cuisine et pour l'export.


Et puis s'il risque de déparer un peu dans la bibliothèque des gens de lettres exigeants malgré ses références nombreuses à Huysmans et à d'autres plumes de cette époque, il a tout pour devenir le roi des vinothèques. Sa place est à la fois au bar du village et au panthéon des dieux grecs: deux endroits où l'on sait prendre des cuites avec la manière et où l'on considère encore l'ivrognerie comme un des beaux-arts.


Bref.


Bisettes.

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